"A l'écoute de l'Humain et de l'Animal"

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Echange avec Jérémy Tissier

Murailler et Tailleur de pierre des temps modernes

La restauration de Notre-Dame les a mis à l’honneur : ces Compagnons, ces Maîtres Artisans qui perpétuent inlassablement gestes et savoirs ancestraux.

La profession de tailleur de pierre en fait partie.

Mais qu’en est-il vraiment dans la réalité du 21è siècle ?

🎤 Jérémy : vous êtes, entre autres, murailler et tailleur de pierres. Une profession qui nous donnerait presque l’impression de remonter dans le temps ! Pouvez-vous nous dire ce que représente le fait d’être un tailleur de pierre au 21è siècle ?

C’est une question un peu difficile, Nadine, mais je vais tenter d’y répondre le plus sincèrement possible. Cela fait 25 ans que je suis tailleur de pierres, mais en réalité je n’ai travaillé dans l’idée que l’on se fait de ce métier que pendant 10 ans. Cette idée est un peu l’image d’Epinal qui vient à chacun quand on parle du tailleur de pierres: un travailleur sur un échafaudage restaurant un monument historique avec sa massette et son ciseau. Le chantier extraordinaire de Notre-Dame de Paris a intensifié l’aura que nous avions de ces métiers de la conservation du patrimoine. J’ai eu pour ma part de nombreuses expériences, certes un peu moins prestigieuses mais professionnellement très enrichissantes, à Paris, Bordeaux, Rennes, Narbonne, sur des cathédrales, des châteaux, hôtels particuliers etc… C’est l’attrait pour les monuments historiques, qui m’a amené à choisir ce métier. Il y avait dans ces édifices, en plus du sacré et du génie qu’il s’en dégageait, les traces d’une époque dans chaque style de bâti; roman, gothique, classique étaient des temps oubliés et pourtant dans ces pierres ils resurgissaient physiquement. Je voyais aussi dans ces élévations le nombre incalculable de gestes, d’actes, de procédés qu’il avait fallu pour parvenir à ces réalisations. Presque davantage qu’une audacieuse rosace vitrée de mille couleurs, la marque d’un tâcheron perdue au sommet d’un clocher ou l’empreinte d’un doigt dans un enduit ou l’erreur corrigée d’une pierre taillée me bouleversait. Ces extraordinaires bâtiments étaient faits de mains d’hommes. Les hommes bien sûr avaient disparus mais les pierres elles restaient, silencieuses de leurs histoires. Je voulais les entendre, les comprendre, et ainsi perpétuer un mystère dont j’aurais eu un petit bout de la clé. C’était un mélange compliqué d’orgueil et d’humilité. Je me faisais moi aussi une idée fantasmée de cette profession.

Malheureusement, nous ne sommes plus dans ces époques où le temps était une variable que l’homme et lui seul apprivoisait. Aujourd’hui des quantités de machines suppléent à sa force, son imagination, ses trouvailles. Quelques expériences m’ont laissé un goût amer, quand par exemple j’ai vu sur les échafaudages, avant les réunions de chantier, disparaître tous les outillages électriques qui étaient interdits par le cahier des charges et pourtant tous, architectes compris, savaient que ces appareils étaient nécessaires sur ces chantiers au calendrier très serré. Il y avait comme une schizophrénie – le mot hypocrisie serait trop dur – un contraste pénible entre le bâtiment sur lequel nous travaillions et comment nous l’abordions. Vous allez me prendre pour un technophobe radical, Nadine, mais ce n’est pas le progrès qui me dérange; les avancées technologiques ont toujours émaillé l’histoire de cette profession, de l’invention du fer, jusqu’au système de levage complexe, des affûtages d’aciers plus résistants jusqu’au transport mécanisé; mais toujours dans ces anciennes innovations, l’homme gardait une place centrale. Aujourd’hui, de plus en plus, il n’est plus que le doigt et l’œil. Les ateliers sont tous équipés de machines électroniques effectuant en un temps abominablement court des opérations complexes. Des robots taillent à l’identique des sculptures. Un homme seul aujourd’hui peut abattre le travail de dizaines d’alors sans jamais sentir la difficulté, la masse, l’odeur même du caillou que la machine taille.

C’est une question difficile, mon pessimisme quant au futur de ce métier m’est douloureux mais sans doute le suis-je par un excès de romantisme et je connais beaucoup de collègues qui me railleraient en me poussant à regarder devant. J’ai décidé de faire un pas de côté, pour que la pierre et sa mise en œuvre par mes soins reste au centre de mon travail. Moins prestigieux, plus gratifiant.

🎤 Cet été, vous avez accepté de restaurer un orri (ou « casot » pour les Catalans) délabré et retrouvé au milieu de la foret d’Harmonia. Pourquoi avoir accepté cette mission que vous avez décrite comme « inhabituelle » ?

Voilà mon pas de côté!

Dans le travail de murailler, le professionnel de la pierre sèche, la restauration des cabanes – les casots- est en quelque sorte son point culminant. La difficulté de ce métier consiste à bâtir sans se servir de liants, pas de terre et encore moins du ciment. Cette technique, plurimillénaire, a l’avantage d’être mise en œuvre partout où se trouve de la pierre et jusque dans les endroits les plus inaccessibles. Les premiers agriculteurs, quand ils arrivaient sur des pentes qui n’offraient aucune terre arable, se servaient de cette technique pour créer ce que nous voyons encore aujourd’hui, des terrasses. Cette technique de la pierre sèche avait, en plus de l’avantage d’élaborer un paysage de terrains plats et donc de terres cultivables, la qualité de drainer l’eau qui s’écoulait ainsi d’étage en étage et ainsi d’irriguer sans éroder les sols. Ces terres souvent se trouvaient éloignées des habitations et le risque d’être à la merci d’un orage ou d’un coup de chaud amenèrent l’agriculteur ou le berger à se fabriquer un abri. Si les églises, les châteaux se trouvent toujours dans des endroits choisis, il en est de même pour ces petits édifices. Promontoire, source, cavité, l’homme a toujours su lire le paysage qu’il arpentait et quand il s’est agit de s’abriter, il a cherché des pierres qu’il a réunies souvent contre un rocher et toujours dos au vent mauvais – dans les Pyrénées-Orientales, l’entrée fait face au sud-est- il a construit d’abord un mur. La difficulté dans ce type de bâtiment réside dans la construction du toit qui se fera petit à petit, par encorbellement, en avançant peu à peu les pierres au dessus du vide. Les cabanes sont construites souvent sur des terrains offrant des pierres ad hoc pour ce type de bâti, pierres imposantes extraites parfois, mais il arrive comme dans votre forêt Nadine, que les pierres plates et longues que nous appelons boutisses manquent à l’appel. Dans ce cas, la solution était de monter les murs et de recouvrir l’espace de branchages, peut-être ceux-ci maintenus par des bois plus épais. Avant de travailler sur votre casot, je n’avais jamais eu l’occasion de le faire. De plus, vous avez souhaité qu’il soit le plus étanche possible , difficulté supplémentaire; je dus dimensionner les murs afin qu’ils réceptionnent cette petite charpente et l’appareillage – terme pour définir la façon d’agencer les pierres – en petits modules est assez complexe car chaque élément doit avoir sa place et se répondre entre eux. C’était plaisant à faire, assez long mais le résultat en valait la peine.

🎤 Pouvez-vous nous parler de la connexion à la pierre ? Aux pierres ? A l’instar de l’écrivain Henry David Thoreau, Harmonia avance l’idée que nous puissions apprendre par l’écoute des autres règnes : animal, végétal mais aussi minéral. Vous qui passez vos journées en leur présence, les pierres auraient-elles un message à nous transmettre ?

Oui, j’en suis convaincu et même si l’inertie apparente du minéral, silencieux, opaque, nous semble totalement hermétique, je pense que la pierre recèle et révèle. La première chose que je dirai est que la pierre nous enseigne un rapport au temps. Nous avons tous, un jour, emprunté ces vieux escaliers aux marches usées, creusées par des siècles de pieds posés, quel étrange témoignage du temps passé ! C’est par le manque, le vide de la matière que l’on peut le mesurer. Ça a disparu donc ça a existé. La roche a comme fondu sous un poids qui n’était pas si lourd en fait, le poids d’un humain, ses pieds enlevant chaque fois une indécelable matière. La pierre n’était pas si dure, le temps avec tous ses différents multiples – gouttes de pluie, souffles de vent, appuis de pieds – s’en est chargé. Si on quitte le domaine de la pierre taillée celle domestiquée par la règle et le ciseau, pour aller vers la pierre que j’appelle, un peu malicieusement, sauvage, j’ai remarqué, quand elle affleurait du sol et qu’elle offrait une face à la lumière, qu’une fois sortie de terre, elle perdait légèrement de cette patine que le vent la pluie le soleil lui avait donné. Même, et cela devient mystérieux, quand elle est mise dans un mur, une autre couleur semble venir, comme si la proximité avec d’autres pierres nuançait sa teinte. La pierre est un miroir, son propre reflet, lentement, apparaît sur son tain. D’ailleurs, un exercice, pénible visuellement, est de tailler une de ces pierres naturelles et de la poser dans un mur ancien et de belle patine. Son intérieur, miroir brisé, surgit, et c’est comme du sang sur une peau blanche. La pierre, aussi, est parfois cruelle par son implacable nature. Elle nous le rappelle sans cesse quand on la manipule. Je ne porte pas de gants et sa masse, ses formes parfois me piègent. L’évidence de sa dureté, ses angles mordants, sa facilité à nous vaincre, d’appuyer et percer, surgissent soudain. La roche nous est étrangère, aucun cœur ni mouvement ni fluide, mais c’est cet extraordinaire antagonisme qui nous renseigne de notre condition. Un peu doloriste, je vous le concède, mais ce risque fait partie entière de ce travail physique que l’on doit savoir bien sûr éviter. Je trouve également dans la pierre une idée réjouissante. Chacune, de la plus petite à la roche la plus massive, est unique. Comme une empreinte digitale. Les végétaux se répètent à l’identique, feuilles, brins d’herbes… mais dans la pierre, la variété de formes, de teintes est infinie. Seul le sable, dernier maillon de l’érosion minérale, a tendance à l’identique. D’ailleurs, les os ont tendance à se ressembler non ? Comme vous le voyez, Nadine, j’ai tendance à anthropomorphiser les pierres. Je me les rends vivantes. Et quand une pierre me plait, je la garde dans ma poche, la fait voyager et la repose ailleurs. J’ai le sentiment ainsi d’agir dans l’immense univers avec une immensité minuscule.

Si vous souhaitez en savoir plus sur ses activités ou le contacter, Jérémy est joignable comme suit :

 

Jérémy TISSIER

Tailleur de pierres, graveur sur pierres, murailler, art funéraire

(+33) 06.25.46.72.52

jertis@hotmail.fr